laisser penser! 

Novillars, une "ville de fous" ?

ou comment questionner l'image de son paysage 

par Joséphine Billey

28/10/2014

Le village de Novillars est considéré comme « une ville de fous » depuis plusieurs années. Certes, il accueille depuis 1968 un hôpital psychiatrique, mais est-ce une raison pour avoir une telle réputation ? 

 

Ainsi, ma première question était de savoir si c’était un village où les gens étaient fous, ou si c’était le village qui, dans sa spatialité particulière, exprimait des caractéristiques de la folie. Pour y répondre, j’ai comparé les quatre regards posés sur Novillars : celui des personnes extérieures au village qui ne le connaissent que de nom, celui des personnes de passage comme les usagers de la D 683 qui le traversent, celui des habitants récemment installés, puis celui des Novillarois dits « de souche ».

 

De cette étude ressort que seules les personnes qui connaissent Novillars uniquement de nom l’associent à une ville où les gens sont fous, probablement car ils n’ont jamais vu le village.

Pour les personnes de passage comme les usagers de la véloroute, de la voie ferrée, ou de la départementale, le souvenir à l’égard de Novillars est plutôt celui de la grosse papeterie qui fume et qui dégage des odeurs noséabondes. En effet, en traversant le village, l’usine s’élève comme une barrière au Doubs invisible, et se prolonge sur 100 m le long de la route, doublée par la voie ferrée. En analysant les regards que portent les personnes de passage sur le village, j’admets qu’il est possible que spatialement Novillars présente des caractéristiques de la folie.

 

 

D’abord, “l’incomposition”, autrement dit la “non” composition des espaces rend le coeur du bourg surprenant et illogique. Ce que j’appelle le “coeur du bourg” est difficilement définissable à Novillars : je considère qu’il est le lieu qui rassemble la plupart des équipements de la commune comme l’école, la mairie, le Dojo, le salon de coiffure, le bar, la pharmacie, le médecin,...  

Novillars n’a jamais eu d’église, son développement s’est effectué, conditionné entre de grandes propriétés privées comme la Papeterie, le château et la villa Weibel. Lorsque qu’une partie du château a été cédée à la commune, ce fut soudain un “trop d’espace” à bâtir. Par des actions de constructions ponctuelles, très localisées, le centre du bourg donne alors à voir un vide central où les équipements sont très espacés les uns des autres, précédés d’un parking, donnant à la place de la mairie une allure de ZAC, déconcertante pour une personne qui ne connait pas le village.

 

 

D’autre part le triomphe de l’automobile ne laisse que peu de place au regard du piéton. Le paysage se voit surtout depuis la voiture, où la vitesse trouble la représentation du lieu car elle ne permet pas de percevoir ce qui est proche. On voit donc uniquement ce qui est loin. Ainsi, la Papeterie devient une barrière imposante et, en face, la place de la mairie est vue comme un grand parking désert qui véhicule une image un peu triste du village.

 

Novillars présente aussi des lapsus paysagers qui concourent à une incompréhension des lieux. Les lapsus paysagers sont pour moi des actions faites dans le paysage qui ne véhiculent pas l’image que l’on aurait aimé qu’elles véhiculent.

 

C’est le cas par exemple du plan de Novillars qui n’exprime en rien, pour une personne de l’extérieur, ce que l’on ressent lorsqu’on est dans le village et ne fournit aucun repère visible:

ni la Papeterie ni l’hôpital n’apparaît clairement. 

C’est le cas aussi des bâtiments réhabilités qui véhiculent l’image d’une fonction qu’ils n’assument plus, comme par exemple l’école située dans l’ancienne mairie et la mairie située dans un bâtiment ressemblant à une école, le Dojo situé dans l’ancien supermarché, le Centre d’Education et d’Aide au Travail dans le château, la salle du diocèse dans un préfabriqué, le salon de coiffure dans une maison de lotissement. Les codes de l’urbanisme n’étant pas respectés, il est peu évident de comprendre le fonctionnement du village qui, au final, peut être considéré comme un “village de fous”!

Entre les habitants récemment installés à Novillars et les Novillarois “de souche”, les regards  sont partagés sur les qualités et les défauts de leur paysage. La Papeterie couplée à la voie ferrée et à la D683 sont des « points noirs » vecteurs de bruits incessants, d’odeurs, de fumées qui sont usants pour certains, lorsque d’autres lui trouvent une beauté et un rôle essentiel à jouer dans l’identité du village.

Selon les Novillarois, plusieurs lieux ne sont pas mis en valeur fournissant au village un potentiel paysager caché par les éléments contemporains, ou simplement sous-estimé. 

Depuis début 2014, la coupe de certains arbres du parc de château a permis de dégager la vue sur cette bâtisse historique, permettant de la voir depuis la départementale. Pour les Novillarois, c’est une grande réussite car enfin des personnes de l’extérieur reconnaissent qu’il existe “quelque chose de beau” dans le village...

Finalement, Novillars ne se résume pas à un hôpital psychiatrique, loin de là. Mais si le village ne parvient pas à se détacher de sa réputation, c’est peut-être parce qu’il n’a pas d’autorité sur son image. Avant l’hôpital, la commune était repérée à sa papeterie, et demain, ce sera sûrement la future usine de co-génération d’énergie de biomasse qui dominera.

 

 

Alors que la ville de Besançon, située à 12 km de Novillars, est en train d’élaborer son Schéma d’Organisation Territoriale (ScOT), le PLU du village qui date de 2006 n’a presque pas été mis en oeuvre. La question “pourquoi?” doit être remplacée par la question “comment?” car, même si les objectifs proposés par le PLU semblent clairs et just(-ifiés)es, il apparaît que la commune n’a pas trouvé “comment” les atteindre. La valeur et l’efficacité de ces outils ordinaires de gestion du territoire imposés aux communes sont alors remises en question.

 

Suite à cette étude et à ce constat, j’ai mis en place plusieurs outils expérimentés sur le terrain, afin d’intégrer à ma démarche de paysagiste les perceptions des habitants de Novillars mais aussi des acteurs décisionnaires. 

Les promenades de perceptions sont une expérience paysagère qui incite des habitants à regarder leur environnement quotidien, et à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent dans les lieux. Le paysagiste est comme un guide qui pose des questions à des moments précis, différentes à l’aller, basées sur la perception, et au retour, basées sur les envies/possibilités de transformations des espaces. Autrement dit, ces promenades sont un moyen d’expression d’un regard personnel, qui permet au paysagiste de rencontrer personnellement des Novillarois, de collecter des informations sur le village, et de mettre en relation des expériences paysagères en vue de l’élaboration d’un projet de plus en plus adapté.

 

A la suite de ces expériences, je ne pense pas que mon rôle de paysagiste soit simplement d’imaginer comment améliorer l’image du village, ni de créer un plan de transformations du coeur du bourg, mais de poser d’abord la question « quelle est l’image de leur village que les Novillarois souhaitent véhiculer ? ».

 

Cette question n’est pas simple, et pour un village ouvert comme Novillars la question est intéressante car, comme il ne s’est pas développé comme un simple village franc-comtois, il n’a pas de “modèle”.

Phrase extraite d'un entretien avec le Maire de Novillars, et son adjoint. La question était "qualité ou défaut?".

 

La transcription des promenades de perceptions en un livre de dialogues silencieux permet de voir que les Novillarois ont chacun une conception particulière de leur village. Ils s’attachent et donnent de la valeur à différentes choses et font exister le paysage à travers leur regard porté sur le territoire.

A cette question, j’ai jugé que la réponse devait être collective et concertée afin d’être enrichissante pour tous et la mieux adaptée au contexte du bourg. C’est pourquoi mon projet est un processus pédagogique qui vise à élaborer, avant toute modification spatiale de Novillars, une image commune du paysage du village à travers les regards de tous les Novillarois, habitants, élus, voir même des personnes extérieures, de passage.

J’ai illustré ma démarche, basée sur la définition européenne du paysage, par des dessins évoquant les regards et leur relation entre eux et au paysage.

Le processus pédagogique que je propose à Novillars repose sur l’organisation, sur une année, d’une série de petits chantiers artistiques et paysagers qui seront des prétextes à des discussions entre habitants sur le thème du paysage novillarois. L’idée est de proposer in-situ des animations ouvertes à tous où le paysagiste pose des questions d’ordres pratique, esthétique, social, politique... afin de créer, pour chaque animation, une installation évocatrice des enjeux du paysage novillarois. 

 

 

Ces interventions seront par exemple, l’élaboration d’une structure artistique le long de la véloroute, au bord du Doubs qui interrogera l’accès au village, aujourd’hui invisible et peu accueillant. Une autre, avec les enfants de l’école, consistera à parler du coeur du bourg par la création de marionnettes capables de parler du paysage par leur position dans l’espace. Puis j’aimerais que l’on crée un jardin éphémère avec les jardiniers et les habitants, sur le macadam d’une rue piétonne très fréquentée entre les murs de pierre du château, afin de proposer un lieu intime de repos, basé sur l’organisation de plantations et la construction de mobilier urbain. Enfin, j’aimerais aborder le thème de la forêt et de l’arbre dans le paysage par l’élaboration d’une cabane avec les enfants de l’école et ceux des HLM.

 

 

Une exposition mixte de photographies, croquis, maquettes... sera l’installation finale qui visera à clôturer le processus et à partager les différentes expériences des habitants et des élus. Un moment de convivialité autour de ce projet commun, à la charnière avec le lancement espéré de la mise en place d’une démarche participative.

 

 

Les débats occasionés lors de ces interventions feront naître des échanges entre les habitants, les élus, les jardiniers, les enfants, sur leurs pratiques quotidiennes et leur perception de leur environnement permettant de faire émerger, à long terme, une vision commune du paysage de Novillars qui fera référence pour les projets à venir. 

 

Ces ateliers ont donc pour but d’ouvrir les regards des Novillarois en leur transmettant des clés de compréhension du paysage pour instaurer un dialogue équilibré entre habitants et élus, et l’envie d’établir une démarche participative pour les décisions concernant la transformation des espaces du village, et son développement à venir. L’objectif est que chacun parvienne à mesurer l’importance du paysage dans l’attractivité de l’image véhiculée par le village, afin de décider ce qui fait, ou non, partie du patrimoine de Novillars.

© 2015 by INITIAL paysagistes, Paris.

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